j’ai perdu la foi, ce n’est pas tant qu’elle était si imposante ou si forte, simplement je l’ai perdue au milieu de ma vie et comme c’est un trou assez profond le milieu de ma vie, je n’ai pas voulu y retourner de peur de, je ne sais pas, tomber ou me perdre moi aussi. Voilà le milieu de ma vie, je suis des cours à l’université histoire de l’art, je suis en licence, et à côté je travaille dans un cinéma, non pas un cinéma plutôt un multiplex où, avant même de choisir le film que vous allez voir, vous avez choisi ce qu’il faudrait manger, en attendant que le film se termine. Le voici le vide de ma vie, ou plutôt le milieu car j’ai espoir, bon et solide espoir, que ce milieu ne comblera, ne grignotera pas le reste de ma vie qu’il me reste à vivre, c’est à dire au bas mot une quarantaine d’années. J’ai vingt sept ans, je pense être dans une condition physique déplorable, j’estime vivre jusqu’à l’âge de mes grands-parents quand ceux-ci travaillaient sur les marchés ou dans une usine, tandis que moi je travaille à mi-temps, assise derrière ma caisse enregistreuse ou debout à servir des spectateurs avides de venir manger au cinéma – peut-être un jour pourrons-nous aller voir des films dans les restaurants ? Je m’en tiens là en ce qui concerne ce milieu de vie, car il y aurait d’autres éléments à ajouter au dossier Bénédicte, c’est mon prénom.
le milieu se termine au début de ma vie, lorsque je sors après le travail, comme tous les soirs, disons tous les samedi soirs pour être précise, et que je me maquille comme un merlu pour aller danser au milieu des couples enlacés. Là, ils sont tous là autour de moi et moi je suis au milieu d’eux lorsque le milieu de ma vie s’estompe à la vue de ce garçon. C’est absurde de penser qu’un corps, de la peau, plusieurs litres de sang et des cheveux noirs puissent changer à ce point le cours tranquille d’une vie, c’est à dire la bousculer, la faire tomber sans demander pardon. J’étais donc par terre lorsque je l’ai vu, au milieu de mon milieu, c’est à dire du vide. Au milieu des autres, c’est à dire du vide. Et au milieu de tout ce milieu, il y avait moi, ma vie et le vide qui l’entourait. Je ne pense pas à cet instant, je ne vois pas que lui évidemment, ce n’est pas un film que je suis en train de vous raconter, ce n’est pas non plus une histoire de prince charmant – je l’ai déjà rencontré, il s’appelait W et avait les cheveux blonds, il travaillait à disneyland paris et écoutait de la musique classique dans sa golf noire d’occasion. Je ne dirais pas que je ne crois pas au prince charmant parce que je ne vois pas pourquoi il faudrait y croire. Non là il ne s’agit pas d’y croire, je le vois, il est au bar avec deux jeunes filles qu’il tente vaguement d’amuser. Ce n’est pas le prince charmant, c’est quoi ces histoires ? Je n’ai plus huit ans quand mon père entrait dans ma chambre pour ouvrir mes tiroirs de sous-vêtements ou qu’il entrait par hasard dans la salle de bains alors que je prenais ma douche.
non j’ai vingt sept ans, j’ai le permis de mal me conduire et j’entame mon approche vers le garçon dont les cheveux noirs sont tirés en arrière et retenus par un élastique de fille. Il ne m’impressionne pas, il est, je crois, plus petit que moi. D’une tête peut-être, il faut dire que je suis assez grande, oui j’ai de grandes jambes, assez inégalement épilées mais j’ai de grandes jambes et une poitrine plutôt en forme dirons-nous. Il ne me voit pas, ça ne me dérange pas, je ne suis qu’à mi-parcours. Pourquoi m’en faire ?
je suis au milieu de nulle part et j’ai l’intention de faire fructifier le vide intérieur de ma vie au contact de garçon plus ou moins bien attentionné. Il est vrai que je perds mon temps, que je suis là dans cette boîte de nuit à deux heures du matin alors que je devrais être dans mon lit, dans mon hlm à deux cents euros le mois, et que je devrais faire de beaux rêves, des rêves qui concerneraient un avenir proche et radieux, voire un avenir qui ne ferait pas fuir le peu de volonté qu’il me reste. J’ai vingt sept ans, je m’appelle Bénédicte et j’atteint l’épaule droite du garçon désigné par mon regard – un regard qui se compose de deux pupilles marrons, ou noires, je n’ai jamais vraiment vérifié. Le fait est que je débute les hostilités par cette phrase
j’étais attablée à ma table du ru, où trois jeunes pétasses de médecine avaient décidé d’expliquer en détail ce qui faisait le regard – c’est à dire quoi, le regard, les yeux, ce qu’il y a derrière, mais quoi précisément, une fois mort, les yeux, pourquoi les ferme t-on, c’est quoi le regard d’un mort, etc. C’est à dire, avouons-le un peu arbitrairement entre l’escalope et le yaourt, une dissertation dont je n’avais très peu à faire, voire complètement rien à foutre. Comme le garçon en question, avec ses deux yeux illuminés par quelques verres trop vides, se rapprochait de moi, j’ajoutais que je n’aimais pas les chats, qu’un récent sondage avait décrété que les français étaient les plus grands propriétaires de chats au monde, qu’ils avaient, je crois, une réelle prédestination à aimer les chats. Alors moi, comme les sondages, je n’aime pas les chats et encore moins les gens qui ont des chats. Le garçon me rassure, en m’offrant un cigarillo que je refuse, il n’a pas de chat. Mais j’insiste, la question n’est pas de savoir s’il a un chat mais s’il aime les chats. Parce que, et j’enfonce bien le clou du cercueil que j’appellerais prochainement destin, les gens qui aiment les chats, parce qu’une fois qu’on a un chat, il faut l’aimer, les gens qui aiment les chats donc, et je ne serais pas le moins du monde originale en reprenant une phrase qui ne m’appartient pas, les gens qui aiment les chats n’aiment pas les gens. Parce que c’est un clan à part, avec certains rites totalement obscurs comme partir en vacances et prévoir qui viendra garder son chat, prévoir également un roulement entre les différentes personnes qui se déplaceront, puis prendre des nouvelles en appelant un ami et attendre quelques minutes de conversation anodine avant de pouvoir enfin lui demander comment il va mon chat. La phrase n’est pas de moi, elle est calquée sur une autre plus connue et, sur ce point, j’évoque un professeur de philosophie je crois, totalement obscur mais qui n’aimait pas les chats, c’est certain. Son cours durait deux heures, en fin de journée, genre six huit heures du soir. Et durant ces deux heures, je ne comprenais absolument rien, j’écoutais ce qu’il disait mais je ne comprenais rien et, une chose que je ne comprenais encore moins, si c’était possible, c’est que parfois un garçon qui ressemblait à un professeur de tennis levait la main et posait une question. Que dire, si ce n’est que j’étais secrètement amoureuse de ce garçon qui parvenait à comprendre les propos du professeur en question mais qui, en plus, se permettait quelques questions dont le contenu et le sens m’échappaient totalement. Voilà donc que je parlais de ce professeur car un soir, c’est peut-être la seule chose que j’ai retenue, ce professeur du soir, c’était je m’en rappelle le premier cours de la session, ce professeur d’un soir a déclaré sans hausser la voix, comme ça, l’air de rien : personne n’est original. Là il a commencé à développer et je n’ai rien suivi mais j’ai trouvé cela profondément juste, pas que je sois du genre à retenir ce que l’on me dit, ni à m’en faire des principes, parce que je n’ai pas de principes, tu l’avais bien remarqué, une fille seule un samedi soir dans une boîte de nuit n’a a fortiori aucun principe, et quand je dis ça, je m’amuse bien évidemment, je m’amuse de voir la tête de mes sœurs outrées, mes sœurs qui sont mariées et bien pensantes, qui ont un ou plusieurs enfants, qui ont un ou plusieurs maris et parfois quelques pertes de temps mais si rares qu’elles en deviennent distrayantes. Alors je ne me compare pas à elles car un jour ma mère m’a dit dans la voiture que j’étais un monstre, je ne sais pas comment, ni par quel chemin, une mère arrive à dire à sa fille, même la dernière, que sa fille est un monstre parce qu’elle n’est ni mariée, ni mère, ni quoi que ce soit. J’ignore le chemin que son esprit a pu emprunté pour aboutir à pareille destination mais voilà où j’étais à vingt sept ans, sans homme ni enfants. Ma fille tu es un monstre, et je ne sais si elle a réfléchi longtemps à cette phrase ou si c’est sorti comme ça de la bouche de mon père, parce que je reconnais là sa marque. Après je ne colle pas certaines phrases sur le devant de ma vie, comme la solitude est le privilège des grandes âmes parce que je ne sais pas coller, je ne sais pas comment être fidèle à un principe, je ne sais pas adhérer à tel principe, à telle collectivité, à telle communauté, non je ne suis pas une personne attachante et, tu vas dire que j’exagère mais c’est vrai, les personnes attachantes ont souvent un chat – cette phrase-ci est de moi cette fois et je l’aime bien, ces ceux mots vont si bien ensemble, attachante et chat. Je t’ennuie, j’espère parce que je n’ai rien d’autre à faire alors je préfère le faire à deux, c’est à dire partager un peu de mon savoir rien faire, de mon ennui si tu préfères. Je ne veux pas savoir ton prénom, je veux simplement savoir ce que cachent ces deux yeux noirs et ce si charmant sourire, ainsi que cette innocence qui masque, c’est certain, les pires immondices.
une histoire d’amour, je n’en saurais que faire. Je ne les collectionne pas, simplement je ne sais pas quoi en faire. Il y a une partie de la population française qui sait faire fructifier une histoire d’amour mais moi je ne sais pas. Par exemple, quand je dis fructifier, je dis tout ce que je n’ai pas fait et que mes sœurs ont si bien fait, avec tout le talent qu’on leur connaît. Quand je dis fructifier, je pense aux fruits de leur amour, qui n’ont rien de pourris. Je ne suis pas là pour être leur juge, je ne veux être le juge de personne, ma mère est un juge, elle est arrivée à cet âge où elle ne peut que juger. Moi je suis encore dans le coin des accusés, ou devrais-je dire celui des témoins. Par deux fois j’ai en effet été le témoin de mes sœurs et ce mot témoin m’a toujours bien amusé parce que j’ai l’impression infime et solitaire qu’un jour on me demandera de témoigner à la barre, devant le juge qu’est ma mère, et que je lui dirais oui j’étais là, j’ai tout vu, tout entendu. Leur amour était là également, après je ne sais pas, peut-être qu’il s’est un peu fait chier dans cette immonde maison de campagne retapée en auvergne. D’accord là je juge mais c’est vrai qu’elle est immonde cette maison en auvergne – qui pourrait avoir envie d’y vivre, qui plus est à deux ? Ce que je propose, hein, c’est de passer du temps en ma compagnie pour que le temps ne me passe pas dessus, pour que l’espace d’une soirée, je ne le sente pas sur moi de tout son poids, que ma vie devienne un peu légère, pas trop légère, juste assez pour ne plus toucher terre – et dans ces conditions le matelas de ton lit fera très bien l’affaire. Je sais très bien que je n’aurais pas dit cette dernière phrase mais je te l’ai déjà dit, je ne sais pas faire fructifier mes relations avec les autres. Ce doit être cela l’apanage des monstre et tu entends cette chanson ? C’est girl from mars de ash et c’est exactement le genre de moment où tout devient adéquate, où le temps, le lieu et les personnes rentrent en parfaite adéquation, où tout se superpose pour dessiner une courbe parfaite et toi alors, tu ne voudrais pas dessiner cette courbe avec moi, je veux dire danser ? Mais je te préviens avant que tu me dises oui oui avec ton air de ne pas y toucher, je veux te prévenir que je ne suis pas une affaire et qu’une fois que nous serons sortis de ce lieu commun – je dis cela parce que je n’aime pas trop les lieux communs comme celui-ci, le bus tout le monde est obligé de monter dedans pour aller travailler mais là, personne ne force personne, et ne prétends même pas m’inviter à danser un slow en ta compagnie parce que les slows, c’est comme ces touristes qui viennent à paris prendre la même photo de la tour eiffel – donc, dis-je, une fois sortis de ce lieu commun qu’est un samedi soir dans une boîte de nuit, tu ne me demanderas mon numéro et je te répondrais très sérieusement et avec même une certaine pointe de dédain dans la voix : je ne suis pas un numéro.