Archive pour juillet, 2009

(je n’ai rien gagné)

juillet 7, 2009

Un homme, Lucien, rentre chez lui de vacances et sa maison est vide. Sans meubles, ni affaires. Il n’y a plus rien, il ne lui reste plus rien.

Mais ça ne commence pas comme ça. Au début, il y a autre chose. Quelque chose comme une haine incommensurable pour le reste des autres. Jamais d’amour, rien. Jamais d’amour pour les autres, peut-être pour soi un peu. A la limite, aux limites. Mais rien d’autre. Jamais rien d’autre.

Du mépris certainement. De l’aigreur oui, s’il vous plaît. Même si. De l’envie toujours. Des remords à volonté.

Mais de l’amour jamais. Je n’ai rien gagné, s’est dit Lucien le jour où sa maison était vide, comme son cœur.  Je n’ai rien gagné. Lucien se dit qu’un jour, sûrement un autre, une nuit lointaine, il perdrait tout.

Je n’ai rien gagné. Je n’ai rien à donner. J’ai tout à perdre.

Des lieux où des gens disent du mal des gens, ce genre de choses. Lucien en raffolait. Il voulait lui aussi en dire du mal mais préfèrerait les lire. Ce qu’il cherchait d’ailleurs dans un article, une interview. Un passage où l’on dit du mal, on cite des noms et en tire toute la haine qu’on peut.

C’est ainsi que Lucien débute sa journée vide. Il branche son ordinateur sur le réseau du voisin et passe en revue une série de forum. Sur les forums, c’est là qu’il les trouvent. La plupart, les gens vomissent dans les forums et se vomissent dessus. Et Lucien, il lit. Ca le détend, ça le réconforte légèrement dans sa propre haine. Son manque d’amour, mon cul. Quel besoin de combler de l’amour. Aucun. De la haine à plus savoir qu’en faire. A la vomir tellement elle déborde. A la jeter aux autres tellement on en a. A plus savoir quoi en faire à part l’offrir aux autres. Ne plus savoir quoi en faire.

Vivre dans sa bulle, voilà ce qu’il lisait sur le dernier. Juger les gens sans les connaître. Evidemment. Quel connard pourrait avancer le contraire à part le dalaï-lama. Personne, donc personne. Vivre dans sa bulle, Lucien le faisait. Juger des gens sans les connaître aussi. Il en croisait des tas de gens à juger sans connaître. Par exemple cette fille squelettique quand il est sorti du train, on aurait dit quelque chose que Lucien censure. Qu’il pourrait penser mais ne pas dire. Ou alors sur un forum.

Est-ce que Lucien se sentait seul ? Voire même le dernier ? Il y avait un peu de cela. C’est pourquoi ça s’est produit. C’est pourquoi ses meubles ont disparu. C’est pourquoi tout a disparu. Le jour de la rentrée.

Sa vie, il avait passé sa vie à côté. Des autres. Maintenant qu’il y pensait tout semblait noir. Incertain. Et étrange. Comme la fumée d’un feu de vielles herbes au fond du jardin. Il y voyait un signe du destin. Incalculable pour le coup. Il disait ce genre de choses et personne ne le comprenait. Personne ne le comprenait, c’est bien de cela qu’il s’agit Lucien ? Personne vraiment ?

Qu’est-ce que voulait Lucien ? Passer sa vie dans sa bulle. Juger les autres sans les connaître. Ne pas aller voir le dernier film d’horreur à la mode. Il détestait les scènes gore, les scènes que les jeunes cons bouffaient avec le pop-corn. Il préférait à la rigueur le jeu des morts au-dessus de sa maison quand le soir tombait. Pourquoi personne ne le comprenait si bien ? Il pourrait ne pas en vouloir des gens mais ils sont là. Alors que faire d’autre que de les haïr. Pour leur bien, hein. Parce que sinon ils se sentiraient gênés. C’est comme le chien de la voisine. Il porte un nom africain, comme Mabou. Voilà on peut dire qu’il s’appelle Mabou. Lucien l’a croisé plus d’une fois. La voisine, son chien. La voisine porte un haut blanc Esprit et un pantalon blanc sans tâches, avec une veste longue en jeans du meilleur goût. Elle a des bagues sur ses doigts bronzés et ridés. Son mari est militaire et parti depuis deux ans. Sa fille a des problèmes à l’école et elle a fait la bise à Lucien la première fois qu’ils se sont croisés dans la rue comme ça, sans haine ni rien. Elle a également un fils de 25 ans, con comme un fils de 25 ans qui serait militaire comme son père. Et le chien Mabou, c’est un petit caniche qui a son fauteuil celui face à la télévision éteinte. Parfois par le jardin, Lucien peut voir la fille tondre la pelouse. Il y a de cela dans l’érotisme, tondre la pelouse. Souvent, elle est vêtue d’un haut de survêtement et comme c’est parfois le cas d’un bas de survêtement. Le tout agrémenté de baskets blanches, trop blanches pour avoir servi. Elle passe la tondeuse dans le jardin qu’elle a petit et mesuré par des grillages verts. La réponse se trouvait dans le tas d’herbes fraîchement coupées. Et pendant ce temps, tous les autres mangeaient et regardaient le match de foot. Il ne pouvait pas faire comme ça, Lucien. C’était trop con, ça se voyait tellement.

Lucien s’est prouvé une fois à lui-même qu’il n’aimait personne. C’était au lycée ou collège mais plus certainement au collège. Il avait invité une fille au cinéma les arcades au Mans, elle s’appelait Mado. Elle était moche, c’est vrai. Mais c’est elle qui avait commencé en l’invitant à danser le soir à la boum du collège. Ils avaient dansé leur premier slow sur une chanson des Eagles, Hotel California. Après il avait parié avec un copain voire plusieurs qu’il pourrait l’inviter à sortir et ne plus lui parler le lendemain. Ils étaient donc sortis, il lui avait payé sa place et la fille avait souri de tout son appareil dentaire. Ils avaient regardé le film où Patrick Swayze joue un videur de discothèque. Parfois il sort de sa maison et tout nu il tape contre un arbre devant sa voisine qui le regarde faire en buvant son thé. Après le film, ils n’ont pas parlé beaucoup. Ils ont souri peu. Lucien l’a ramené à son arrêt de bus. Quand le bus est arrivé, ils se sont embrassés. Comme la fois où l’on composte son billet avant d’entrer. Ce même genre de réflexe. Le lendemain, elle sortait du cours d’anglais. Elle est passé devant lui, il n’a rien dit. Pas un sourire ni rien. Quel con quand même. Lucien il s’étonne après. Mais faut voir quand même ce qu’il trimballe avec lui. Dans ses valises. Elles sont vides ses valises mais elle sont lourdes. C’est con à dire mais c’est comme ça.

Un soir après le cours de Tai-Chi, Lucien a dit les cons ça sert à rien. Il a dit ça quand il prenait un demi avec le prof et deux autres élèves à la fin de l’année. Ils n’étaient que trois à la terrasse d’un café alors qu’une chorale de femmes habillées en rouge chantait quelque chose qu’il ne reconnaissait pas. Lucien après le cours de Tai-Chi rentre chez lui et le micro-ondes est programmé pour se déclencher juste avant. Et quand il arrive, son plat est prêt. Mais ça c’était avant que tout disparaisse.

Il n’avait rien gagné, c’est ce qu’il a cru lire dans le regard de la serveuse du Quick quand elle lui a servi son milk-shake au chocolat gare Montparnasse. Il s’étonne encore que l’on serve des milk-shakes au chocolat. Le matin même, il a entendu un con qui proclamait l’avènement de l’imaginaire. Il avait raison.

Swan

juillet 1, 2009

Swan pleure le matin, quand il se lève, quand il lit le journal ou bien quand il prend sa douche, Swan pleure le midi, dans le métro ou assis dans le salon, Swan pleure le soir dans ses draps ou en mangeant des œufs. Swan est triste mais de façon permanente, sans interruption. Il est né triste et il mourra de toute évidence triste. Il se fait à pleurer quand il fait jour, il se fait à pleurer quand il fait nuit, à toutes les heures du jour ou de la nuit Swan pleure. Mais Swan est triste sans pleurer, c’est ce qu’il fait quand il part le matin pour l’école, quand il rentre dans le bus. C’est à l’intérieur de lui, comme son nom est écrit sous sa photo, la tristesse est écrit sur son visage en lettre minuscule. Ce n’est pas une tristesse flagrante ou bien une apparente tristesse. Swan la porte en lui comme un enfant qui ne grandira jamais, restera à cet âge toute sa vie en lui. Il ne s’en plaint pas, il est triste comme d’autres sont borgnes.

Swan n’a peur que d’une chose, ses yeux. La première fois, il était dans le métro et attendait le dos contre le mur, son sac d’école à ses pieds. Un homme est passé devant lui et Swan l’a regardé comme on regarde parfois les gens dans le métro, sans y penser. Mais l’homme l’a regardé à son tour comme toujours on regarde parfois les gens dans le métro. Swan et l’homme se sont regardés. L’homme n’a vu que la tristesse infinie dans le regard de Swan et bientôt Swan a vu la tristesse infinie dans le regard de l’homme. L’homme a marché sans s’arrêter, son visage n’était plus le même après avoir vu le regard de Swan. Sa tristesse est contagieuse, comme une mauvaise grippe. Mais combien de temps durait la grippe ?

Swan ne haïssait personne pour sa tristesse même ces étudiants dans le métro qui riaient trop fort pour lui, si bien que d’autres passagers se sont retournés vers eux. Swan n’a jamais souri, comme d’autres n’ont jamais été en Alaska. C’était une image qui lui plaisait mais qui n’arrivait pas à le faire sourire. Alors rire.

Parfois il ressent une force dans ses yeux un peu semblable à celle que ressentent les joueurs de base-ball quand ils tiennent fermement leur batte dans leurs deux mains, quand ces deux mains encerclent le manche, sentent parfaitement le bois, le masse, le poids, en attente d’être propulsé. Alors cette fois Swan marche sur le trottoir et le soleil vient l’éblouir. Une étudiante sort bientôt du soleil, elle porte un manteau blanc et ses cheveux sont blonds lumineux, baignés de soleil. Elle rie toute seule, d’une chose que Swan aurait voulu connaître pour savoir si les choses lui manquaient pour rire ou si c’était simplement le rire qui lui manquait. Mais cette fois il la regarde, l’étudiante relève sa tête. Elle le regarde mais c’est ces yeux qu’elles voient en premier et en dernier. Son rire se perd quelque part sur ses pas, la tristesse infinie monte définitivement en elle jusqu’à ressortir par ses deux yeux blonds.

Une nuit, Tom explique violemment à Swan : les gens qui relativisent sont des cons parce qu’ils se disent, il y a plus malheureux que moi mais c’est faux, il n’y a jamais plus malheureux que moi, parce que s’ils se disent, il y a plus malheureux que moi alors ils se diront un jour il y a plus heureux que moi, mais personne n’est plus ou moins malheureux, le malheur est à moi et à personne d’autre et c’est pour cela que c’est si triste. Mais quand les gens se disent, il y a plus malheureux que moi alors ils espèrent que tout cela est hors de leur portée, qu’ils n’arriveront jamais à ce niveau, alors ils sont déjà un peu moins malheureux, et puis quand ils sont heureux, ils se disent qu’il y a plus ou moins heureux qu’eux, souvent ils se disent qu’il y a moins heureux qu’eux alors déjà ils sont moins heureux. Je suis malheureux ou heureux mais je ne suis pas plus ou moins malheureux. Les gens qui te disent il faut relativiser ne devrait relativiser qu’une chose, leur connerie. 

Swan n’aime pas Tom, il vient seulement la nuit lui parler chez lui. Swan n’aime pas Tom pour toutes ces raisons mais plus particulièrement parce qu’il n’a jamais été ami avec Tom mais plutôt contraint parce qu’ils étaient voisins.

Swan sait que le problème ce sont ses yeux. Il peut les percer comme Œdipe. Sera t-il moins triste ? Plus triste ? Swan n’aimait pas Tom.

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