Swan

juillet 1, 2009

Swan pleure le matin, quand il se lève, quand il lit le journal ou bien quand il prend sa douche, Swan pleure le midi, dans le métro ou assis dans le salon, Swan pleure le soir dans ses draps ou en mangeant des œufs. Swan est triste mais de façon permanente, sans interruption. Il est né triste et il mourra de toute évidence triste. Il se fait à pleurer quand il fait jour, il se fait à pleurer quand il fait nuit, à toutes les heures du jour ou de la nuit Swan pleure. Mais Swan est triste sans pleurer, c’est ce qu’il fait quand il part le matin pour l’école, quand il rentre dans le bus. C’est à l’intérieur de lui, comme son nom est écrit sous sa photo, la tristesse est écrit sur son visage en lettre minuscule. Ce n’est pas une tristesse flagrante ou bien une apparente tristesse. Swan la porte en lui comme un enfant qui ne grandira jamais, restera à cet âge toute sa vie en lui. Il ne s’en plaint pas, il est triste comme d’autres sont borgnes.

Swan n’a peur que d’une chose, ses yeux. La première fois, il était dans le métro et attendait le dos contre le mur, son sac d’école à ses pieds. Un homme est passé devant lui et Swan l’a regardé comme on regarde parfois les gens dans le métro, sans y penser. Mais l’homme l’a regardé à son tour comme toujours on regarde parfois les gens dans le métro. Swan et l’homme se sont regardés. L’homme n’a vu que la tristesse infinie dans le regard de Swan et bientôt Swan a vu la tristesse infinie dans le regard de l’homme. L’homme a marché sans s’arrêter, son visage n’était plus le même après avoir vu le regard de Swan. Sa tristesse est contagieuse, comme une mauvaise grippe. Mais combien de temps durait la grippe ?

Swan ne haïssait personne pour sa tristesse même ces étudiants dans le métro qui riaient trop fort pour lui, si bien que d’autres passagers se sont retournés vers eux. Swan n’a jamais souri, comme d’autres n’ont jamais été en Alaska. C’était une image qui lui plaisait mais qui n’arrivait pas à le faire sourire. Alors rire.

Parfois il ressent une force dans ses yeux un peu semblable à celle que ressentent les joueurs de base-ball quand ils tiennent fermement leur batte dans leurs deux mains, quand ces deux mains encerclent le manche, sentent parfaitement le bois, le masse, le poids, en attente d’être propulsé. Alors cette fois Swan marche sur le trottoir et le soleil vient l’éblouir. Une étudiante sort bientôt du soleil, elle porte un manteau blanc et ses cheveux sont blonds lumineux, baignés de soleil. Elle rie toute seule, d’une chose que Swan aurait voulu connaître pour savoir si les choses lui manquaient pour rire ou si c’était simplement le rire qui lui manquait. Mais cette fois il la regarde, l’étudiante relève sa tête. Elle le regarde mais c’est ces yeux qu’elles voient en premier et en dernier. Son rire se perd quelque part sur ses pas, la tristesse infinie monte définitivement en elle jusqu’à ressortir par ses deux yeux blonds.

Une nuit, Tom explique violemment à Swan : les gens qui relativisent sont des cons parce qu’ils se disent, il y a plus malheureux que moi mais c’est faux, il n’y a jamais plus malheureux que moi, parce que s’ils se disent, il y a plus malheureux que moi alors ils se diront un jour il y a plus heureux que moi, mais personne n’est plus ou moins malheureux, le malheur est à moi et à personne d’autre et c’est pour cela que c’est si triste. Mais quand les gens se disent, il y a plus malheureux que moi alors ils espèrent que tout cela est hors de leur portée, qu’ils n’arriveront jamais à ce niveau, alors ils sont déjà un peu moins malheureux, et puis quand ils sont heureux, ils se disent qu’il y a plus ou moins heureux qu’eux, souvent ils se disent qu’il y a moins heureux qu’eux alors déjà ils sont moins heureux. Je suis malheureux ou heureux mais je ne suis pas plus ou moins malheureux. Les gens qui te disent il faut relativiser ne devrait relativiser qu’une chose, leur connerie. 

Swan n’aime pas Tom, il vient seulement la nuit lui parler chez lui. Swan n’aime pas Tom pour toutes ces raisons mais plus particulièrement parce qu’il n’a jamais été ami avec Tom mais plutôt contraint parce qu’ils étaient voisins.

Swan sait que le problème ce sont ses yeux. Il peut les percer comme Œdipe. Sera t-il moins triste ? Plus triste ? Swan n’aimait pas Tom.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Twitter picture

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Suivre

Get every new post delivered to your Inbox.