Je ne veux pas que tu lises ça.

août 20, 2009

Tu n’es pas quelqu’un qui a souffert et comme dit la chanson, il faut avoir souffert physiquement pour avoir véritablement souffert ou quelque chose de cet ordre. Tu as une adolescence malheureuse, difficile, tu étais seul, une chambre placardée de ton ennui, quelques disques pour le distraire, mais ça, c’est le minimum. Petit intérieur bourgeois sans grand souci que de s’en créer. Tu lis Kromer et Bukowski mais tout cela reste de l’ordre du subliminal, quelque chose de pas tangible. Tu n’as jamais eu faim plus de quatre heures ou peut être cinq, ta mère et ton père se gueulaient dessus mais le minimum social pour conserver l’harmonie. Tu avais une chambre, des activités, tu faisais du foot, du ping-pong, un jour tu as essayé le tir à l’arc sans trop savoir pourquoi, il n’y a aucune raison à ça et ça pourrait très bien résumer cet ensemble que tu peines à estimer, tu n’as jamais réfléchi à demain sinon pour savoir comment t’habiller, tu fais les soldes et tu achètes des articles non soldés, tu ne t’es jamais battu, je veux dire vraiment pris un coup de bourre pour quelque chose ni même pour quelqu’un et je t’écris ça, je suis assis devant la vitrine d’un restaurant désert, les doigts rouges de froid, appuyant et enfonçant mon crayon de bois pour ça rentre, tu ne t’es jamais battu comme ce type à la fin du cours d’Histoire qui s’est pris un violent coup de dé dans les mâchoires pour cette fille qu’il avait en commun avec ce type qui lui pilonnait le visage, tu n’as jamais vraiment eu peur sinon au cinéma, tu penses à la mort parce que tu n’as rien d’autre à faire ou peut-être est-ce la seule chose que tu puisses faire, inutile, incapable, innécessaire, irréprochable, irresponsable, immature, insignifiant, in-le mot n’existe pas et c’est tant mieux pour quelqu’un qui n’existe pas, tu écris parce qu’il n’y a rien d’autre à faire, pas même un vague soupçon d’envie d’écrire, d’en découdre, tout est idéalement repassé, lavé et cintré, tu vis sans pour autant mourir, tu es lâche, tu as faim et puis tu manges, tu veux un disque et tu sors ta carte bleue, tu as des fins de mois difficiles, tu consultes tes relevés de comptes, tu fais attention à ta consommation d’eau, à ce que tu manges, tu as des avis empruntés sur tout, tu es pour et contre tout mais jamais avec, tu défiles de côté incapable de t’engager, tu attends qu’on te serve, tu es poli de cette politesse des lâches, tu attends qu’on te parle, tu attends qu’on te dise de venir, qu’on te dise de partir, tu attends sagement, tu es un enfant sage sauf que tu as déjà vingt cinq ans, tu n’es pas indispensable, tu n’es pas nécessaire mais tu penses que personne n’est nécessaire, que tout le monde parle de la même manière, avec les mêmes mots, pense la même chose avec ces mêmes mots mais tout ça tu le sais parce qu’un soir tu étais à ce cour et que ce prof était là lui aussi, tu t’en fous, tu croises un clochard dans la rue et soit tu baisses les yeux soit tu fais non de la tête soit tu souris comme un con, tu n’as rien sur toi, c’est vrai, tu n’as rien sur toi.

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