la grenouille et le scorpion

septembre 1, 2009

Je ne sais plus exactement. « Tu me manques » ou ce genre de chose qu’on se dit quand on n’a plus rien à se dire. Il attend et moi je lui dis, je lui dis, je ne sais pas ce que tu attends mais ça n’a rien à voir avec moi. Mais il reste là et il attend. Je lui dis comme ça, dégage. Il attend que ça. Que je lui dise : « Dégage ». Que je le pousse, qu’il résiste comme un môme, que je lui ouvre la porte, avec le bruit et son regard de rat mort. Il attend et ça ne vient pas. La porte, je lui ouvrirai quedal. C’est pas à moi de le faire sortir, c’est pas à moi de m’en occuper. Je lui dis… Je lui dis « Regarde cette merde là, c’est pas tenable ». C’est pas à moi de m’en occuper. C’est pas à moi de m’occuper des autres, de la merde des autres. C’est pas à moi tout ça. Qu’est-ce qu’il me reste après ?… Attends le temps que tu voudras. Ne bouge pas. Ne dis rien. Fais comme si tout ça n’était arrivé qu’une seule fois… Non attends c’est mieux… C’est comme cette chanson, « comment les gens vivent », comment toi tu vis… Tu dis : « J’ai un père et une mère mais je ne n’ai pas l’impression de leur devoir quelque chose ». Tu dis  : « Je ne crois pas à la famille » et tu te rappelles de ce type qui t’avait répondu : « C’est pas la question d’y croire, c’est la question d’en avoir une ». Elle est où ta famille ? Ton père t’a écrit un courrier – un courrier, hein – pour te dire : tu ne vaux rien, tu n’as aucune valeur…  Je suis pas en train de compatir, je sais pas, demande à quelqu’un d’autre, à un proche… Moi je veux pas être un de tes proches, jamais, ne me demande jamais d’être un de tes proches… C’est quand même terrible tous ces gens qui ont des proches et qui disent : « Il faut être à l’écoute » ou je ne sais quoi… Je suis pas comme l’autre qui dit : « Il faut accepter ». J’accepte quedal et je me fous pas mal d’être acceptée. Etre acceptée par qui ? Par toi ?… Je te parle de ce qu’on fait quand on accepte de vivre ensemble sous le même toit, de vivre l’un sur l’autre jour et nuit, dans trente mètres carré… Je sais pas, je veux pas te convaincre de quelque chose, j’ai pas de tactique, je veux pas te faire de réflexions à la con, j’ai pas à te servir d’exemple pour plus tard, je vais pas te faire des reproches comme quand on dit « tu as honte de moi ». J’ai honte de moi. J’ai honte de moi et tu n’as rien à voir avec ça. Tu n’as même pas ça pour te rassurer et te dire « au moins ça »… Simplement je sais pas comment te dire moi… Tu n’as rien à faire avec moi, tu n’as rien à voir là-dedans. Tu me demandes quedal. Je suis pas là pour te donner la réplique, j’ai pas les réponses, j’ai pas les questions, je me fous de savoir comment tu vas, comment ça se passe pour toi, je me fous de t’entendre me dire qu’untel est mort d’une rupture d’anévrisme sur un terrain de foot… Mais si c’est vrai, ne le raconte pas. Le minimum, putain, que tu puisses faire, c’est de ne pas le raconter. Même si c’est valable, même si t’as que ça pour pouvoir me parler… Ne me le raconte pas. J’en veux pas de tes histoires, j’en veux pas chez moi. Je veux pas participer à ça. Même si c’est lâche ou dégueulasse, je veux pas t’assister là-dedans. Je veux que tu t’en ailles maintenant mais je veux pas avoir à te le dire, je veux que tu le comprennes, que ça soit clair et évident que la porte représente pour toi l’unique réponse à tes problèmes. Tu sais, comme dans le film là, avec le type qui lui demande « la question que tu dois te poser c’est pas de savoir si j’ai tiré cinq ou six fois ». Je voudrais que ça soit aussi clair pour toi. Que ça te choque pas. Pas comme une illumination mais simplement que tu te dises que ça a toujours été là, que ça a toujours été ainsi, et que ce n’est que maintenant que tu le découvres, même si tu le savais depuis le début… Tu t’en vas maintenant et ce serait bien, disons l’idéal, si je n’avais pas à me justifier. Parce que des justifications, j’en ai jusqu’au cou et je suis pas là pour faire des bons mots, je suis pas là pour te distraire, je suis là… J’en sais rien pourquoi je suis là et pourquoi toi tu es toujours là, à pas comprendre les phrases que je te balance pire qu’un chien. Tu te rappelles la fois où dans ce bar je t’ai dit que tu m’étais utile à moi alors que tu demandais que ça, que je te dise : « Tu devrais tomber plus souvent, ça te ferait du bien », comme ce type qu’on a entendu dans le métro… Je regarde la télévision, des émissions à la con, c’est pas croyable. J’évite, je t’évite, je fais tout pour pas avoir à discuter parce que je sais que si on commence, je vais devoir me défendre – me défendre hein – de ce que je suis et de ce que je suis pas. Je suis fatiguée de pleurer, d’avoir à pleurer pour que tu comprennes que ça sert plus à rien de discuter. Je fatigue, tu vois. Je pleure. Là devant toi. Et je suis fatiguée de te voir là, devant moi, me regarder me moucher, parce que je suis pas mal certaine que tu dois te dire : cette fille pleure pour moi. Oui je pleure pour toi parce que je suis triste de te voir les mains jointes avec ton air contrit me dire que c’est tout sauf moi cette fille avec qui tu vis depuis cinq ans. Je vais pas te dire : « Tu as raison, c’est triste à dire mais les temps changent et moi aussi », ou si tu veux – hein – je te le dis, parce que je me fous pas mal de savoir qui a raison, qui a tort, je veux simplement que le mot « fin » arrive, que le générique défile et que la salle se rallume parce que c’est sombre ta vie. Je t’assure, vu d’ici, ça fait peur… Enfin elle est petite ta vie, tellement petite… C’est même pas, tu vois, étroit, c’est juste petit… Je dis « ta vie » parce que ça n’a jamais été la mienne. Tu me dis « C’est pas mal d’être fier de quelqu’un » mais j’ai jamais été fière de toi, j’ai jamais été heureuse pour toi, j’ai jamais été triste, déçue, ou quoique ce soit pour toi. Je n’ai rien pour toi. Et ne viens pas me dire après que j’ai changé, ça, ça n’a jamais changé. C’est comme l’autre qui écrit : « On cherche toujours quelqu’un d’un peu moins différent ». Moi j’aurais voulu quelqu’un d’un peu plus différent. Tu le sais, ça, tu me l’as déjà dit un jour au téléphone, tu m’as dit : « Regarde-nous, quel couple on forme ». Mais c’est faux, on forme rien, on forme quedal, même pas… Je sais pas, je pourrais te dire, il suffit d’être deux parce qu’à deux on va toujours quelque part alors que tout seul… Tu veux que je te rassure ? Tu veux que je te dise, je n’ai pas changé et je ne changerai jamais ? Je suis comme tu es, interchangeable ?… Je n’ai rien pour toi. C’est pas une phrase à laquelle j’ai réfléchie, que j’ai préparée, en me disant « Ca sonnait bien ». Je l’ai pas répété tout ça. Simplement je n’ai rien pour toi. Ca a toujours été là, depuis le début, depuis la fois où tu m’as embrassée devant l’arrêt de bus, et même après, même quand on s’est foutu dessus le premier de l’an parce que je t’avais vu avec cette fille… Mais ça, j’ai pas envie de le dire, j’ai pas envie de dire ces trucs qu’on se dit quand on se sépare, ces histoires qu’on ressort pour avoir l’avantage sur l’autre. On se sépare, c’est tout, on n’est pas obligé d’en rajouter pour avoir l’impression que l’autre est un salaud. C’est juste qu’on peut pas faire autrement, on est arrivé, voilà, personne n’a gagné, personne n’a perdu, on est arrivé et  personne ne nous attendait à la fin. J’ai pas à te dire : « C’est fini ». Ca va, t’as pas besoin de moi pour ça… C’est pas comme si je m’étais dit, « Je sais ce que je vais lui dire ». C’est juste que c’est trop tard maintenant pour dire ça, c’est juste plus le moment, il fallait le balancer avant ou rien du tout. On a choisi alors voilà, maintenant c’est normal, c’est plus vivable. C’est pas original, c’est juste que ça arrive à tout le monde et je vois pas pourquoi on pourrait y échapper, au nom de quoi on pourrait se dire « nous, jamais ». Je sais pas, il y en aura toujours pour dire « on sera jamais comme tout le monde » et les autres pour répondre « on sera toujours comme tout le monde » et « qu’est-ce que ça a de si terrible d’être comme tout le monde ? », « faisons comme tout le monde mais à notre manière ». Je vois pas le rapport avec moi, avec toi, avec ce qu’on a fait dans cet appartement pendant cinq ans. D’un côté comme de l’autre, je vois pas où… Je vois juste qu’on n’a pas choisi et maintenant, voilà… Comme le type qui dit : « Toute catégorie est une négation d’être ». D’accord et après… Je sais pas, on aurait pu choisir notre camp au lieu de n’en choisir aucun, à plus savoir pour quoi se battre… Parce que je suis très con moi, j’ai besoin d’appartenir à quelque chose, même si c’est juste dérisoire ou ridicule, même si toi tu me dis « Je n’ai pas besoin de ça ». Moi j’ai besoin de me dire « Ca c’est ma famille », ça c’est où je suis. Voilà, j’ai besoin de ça et je me fous pas mal de savoir pourquoi. Comme cette carte postale au-dessus de mon bureau, avec la bande de guérilleros alignés, leurs fusils sur l’épaule. Je t’assure, ça n’a rien à voir avec le fait d’être redevable ou tributaire… Et c’est peut être limite honteux d’avoir autant besoin des autres… D’avoir autant besoin d’en faire partie…

Ne reste pas devant cette porte à attendre que je te foute dehors. Parce que ça, je vais pas le faire à ta place, j’ai pas à te dire ce que tu dois penser de toi… Tu t’en vas parce que je n’ai rien pour toi. Tu t’en vas parce qu’il n’y a rien pour toi ici. Ca pourrait se finir comme ça. Je sais pas, tu veux que je crie quelque chose, tu veux que je crie « TU T’EN VAS MAINTENANT », que je te prenne le bras, que j’ouvre la porte, que je recommence à faire ce qu’on a fait pendant je sais pas combien de temps… Je vais pas te menacer, je vais pas te dire « Si tu veux, on peut se battre », on l’a déjà fait et on est toujours là. Je vais pas laisser cette porte ouverte toute la nuit, en attendant que tu te décides parce que j’attends rien de toi… J’attends rien. Je suis fatiguée et je veux dormir.

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