Le talon était profondément enfoncé dans le blanc de l’œil. L’autre œil s’agitait frénétiquement de droite à gauche comme s’il tentait de s’enfuir. Puis il stoppa sa course, exténué.
C’était un appartement au premier étage donnant sur la rue Ségur. Le lit en mezzanine, un canapé couvert de coussins, une télévision grise posée à côté d’une chaîne. Un polaroïd et des poupées entassées, démembrées et floues. Double fenêtre – haut plafond – une trousse de maquillage. Un mur violet, un autre blanc. Calme. Dans le couloir de l’entrée, une étagère. Des catalogues La Redoute classés par année. Cinq rangées. Un bureau, un portable fermé. Sur la table du salon, une table de jardin en bois, deux verres et une bouteille verte pomme. L’un est rond comme une balle de tennis et vide.
Son fauteuil rouge. Son plateau télé à ses pieds. Une assiette de purée d’épinard intacte. Le radio-réveil, minuit et plus. Le C.D. dans la chaîne sautait et reprenait depuis onze minutes le premier couplet de sa chanson préférée.
Le talon se déplaça d’un bord à l’autre, raclant l’orbite d’un mouvement circulaire et attentif. Une fois l’œil réduit à l’état de bouillie pour bébé, le talon s’enfonça un peu plus, perçant ce qu’il restait à percer. Le talon entra bientôt en contact avec ce qui devait être le cerveau dont il jaugea l’élasticité d’un petit coup vif. Une paroi molle reçut le coup puis céda sous la pression. Un épais liquide se mélangea au reste de l’œil et, soudain, un petit geyser aux couleurs chatoyantes jaillit faiblement.
Une marguerite à tige d’acier s’élevait à la droite de l’armoire. Un radiateur sous l’escalier. L’escalier menait au lit. Le lit barré d’un store. Le store roulé à moitié.
Pull noir, pantalon noir, basket noire. Ses cheveux mi-longs, ses yeux entourés de violet, un triangle d’or à son cou. Une bague rectangulaire. Un bracelet argent carré.
Le liquide se répandit sur la moquette et forma bientôt une auréole sombre autour de sa tête. Le talon se déplaça légèrement, effectua une rotation et s’enfonça dans l’autre œil en prenant comme point de mire la pupille brune. Rythme plus saccadé de marteau-pilon. Le talon perça rapidement et violemment la seconde paroi et atteignit cette fois la masse spongieuse d’un seul coup. Un second geyser s’éleva, plus abondant. La bouche s’ouvrit légèrement pour ne laisser sortir qu’un mince filet de sang. Le talon profita de cette ouverture pour saccager ce qu’il restait à saccager. Le visage ressemblait au final à un chantier dont le but restait encore indéfini. Le talon, enfin, s’arrêta. Et reprit sa place à côté des autres chaussures, près du paillasson de l’entrée sur lequel était écrit « Bienvenue ».