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bienvenue

septembre 20, 2011

Le talon était profondément enfoncé dans le blanc de l’œil. L’autre œil s’agitait frénétiquement de droite à gauche comme s’il tentait de s’enfuir. Puis il stoppa sa course, exténué.

C’était un appartement au premier étage donnant sur la rue Ségur. Le lit en mezzanine, un canapé couvert de coussins, une télévision grise posée à côté d’une chaîne. Un polaroïd et des poupées entassées, démembrées et floues. Double fenêtre – haut plafond – une trousse de maquillage. Un mur violet, un autre blanc. Calme. Dans le couloir de l’entrée, une étagère. Des catalogues La Redoute classés par année. Cinq rangées. Un bureau, un portable fermé. Sur la table du salon, une table de jardin en bois, deux verres et une bouteille verte pomme. L’un est rond comme une balle de tennis et vide.

Son fauteuil rouge. Son plateau télé à ses pieds. Une assiette de purée d’épinard intacte. Le radio-réveil, minuit et plus. Le C.D. dans la chaîne sautait et reprenait depuis onze minutes le premier couplet de sa chanson préférée.

Le talon se déplaça d’un bord à l’autre, raclant l’orbite d’un mouvement circulaire et attentif. Une fois l’œil réduit à l’état de bouillie pour bébé, le talon s’enfonça un peu plus, perçant ce qu’il restait à percer. Le talon entra bientôt en contact avec ce qui devait être le cerveau dont il jaugea l’élasticité d’un petit coup vif. Une paroi molle reçut le coup puis céda sous la pression. Un épais liquide se mélangea au reste de l’œil et, soudain, un petit geyser aux couleurs chatoyantes jaillit faiblement.

Une marguerite à tige d’acier s’élevait à la droite de l’armoire. Un radiateur sous l’escalier. L’escalier menait au lit. Le lit barré d’un store. Le store roulé à moitié.

Pull noir, pantalon noir, basket noire. Ses cheveux mi-longs, ses yeux entourés de violet, un triangle d’or à son cou. Une bague rectangulaire. Un bracelet argent carré.

Le liquide se répandit sur la moquette et forma bientôt une auréole sombre autour de sa tête. Le talon se déplaça légèrement, effectua une rotation et s’enfonça dans l’autre œil en prenant comme point de mire la pupille brune. Rythme plus saccadé de marteau-pilon. Le talon perça rapidement et violemment la seconde paroi et atteignit cette fois la masse spongieuse d’un seul coup. Un second geyser s’éleva, plus abondant. La bouche s’ouvrit légèrement pour ne laisser sortir qu’un mince filet de sang. Le talon profita de cette ouverture pour saccager ce qu’il restait à saccager. Le visage ressemblait au final à un chantier dont le but restait encore indéfini. Le talon, enfin, s’arrêta. Et reprit sa place à côté des autres chaussures, près du paillasson de l’entrée sur lequel était écrit « Bienvenue ».

Métropolitain

janvier 6, 2010

Tout commence aujourd’hui dimanche tout finit demain lundi

Une basse régulière

Des arpèges granuleux la mélodie souterraine du malheur

Sa voix grasse à vomir le soir le repas de la journée passée

Ses morceaux de viande blanche humides

Alvéoles transparentes à la surface

Bâillement et plaintes se succèdent

Au rythme de mes doigts dans le sexe mou et creux

Du métropolitain

la grenouille et le scorpion

septembre 1, 2009

Je ne sais plus exactement. « Tu me manques » ou ce genre de chose qu’on se dit quand on n’a plus rien à se dire. Il attend et moi je lui dis, je lui dis, je ne sais pas ce que tu attends mais ça n’a rien à voir avec moi. Mais il reste là et il attend. Je lui dis comme ça, dégage. Il attend que ça. Que je lui dise : « Dégage ». Que je le pousse, qu’il résiste comme un môme, que je lui ouvre la porte, avec le bruit et son regard de rat mort. Il attend et ça ne vient pas. La porte, je lui ouvrirai quedal. C’est pas à moi de le faire sortir, c’est pas à moi de m’en occuper. Je lui dis… Je lui dis « Regarde cette merde là, c’est pas tenable ». C’est pas à moi de m’en occuper. C’est pas à moi de m’occuper des autres, de la merde des autres. C’est pas à moi tout ça. Qu’est-ce qu’il me reste après ?… Attends le temps que tu voudras. Ne bouge pas. Ne dis rien. Fais comme si tout ça n’était arrivé qu’une seule fois… Non attends c’est mieux… C’est comme cette chanson, « comment les gens vivent », comment toi tu vis… Tu dis : « J’ai un père et une mère mais je ne n’ai pas l’impression de leur devoir quelque chose ». Tu dis  : « Je ne crois pas à la famille » et tu te rappelles de ce type qui t’avait répondu : « C’est pas la question d’y croire, c’est la question d’en avoir une ». Elle est où ta famille ? Ton père t’a écrit un courrier – un courrier, hein – pour te dire : tu ne vaux rien, tu n’as aucune valeur…  Je suis pas en train de compatir, je sais pas, demande à quelqu’un d’autre, à un proche… Moi je veux pas être un de tes proches, jamais, ne me demande jamais d’être un de tes proches… C’est quand même terrible tous ces gens qui ont des proches et qui disent : « Il faut être à l’écoute » ou je ne sais quoi… Je suis pas comme l’autre qui dit : « Il faut accepter ». J’accepte quedal et je me fous pas mal d’être acceptée. Etre acceptée par qui ? Par toi ?… Je te parle de ce qu’on fait quand on accepte de vivre ensemble sous le même toit, de vivre l’un sur l’autre jour et nuit, dans trente mètres carré… Je sais pas, je veux pas te convaincre de quelque chose, j’ai pas de tactique, je veux pas te faire de réflexions à la con, j’ai pas à te servir d’exemple pour plus tard, je vais pas te faire des reproches comme quand on dit « tu as honte de moi ». J’ai honte de moi. J’ai honte de moi et tu n’as rien à voir avec ça. Tu n’as même pas ça pour te rassurer et te dire « au moins ça »… Simplement je sais pas comment te dire moi… Tu n’as rien à faire avec moi, tu n’as rien à voir là-dedans. Tu me demandes quedal. Je suis pas là pour te donner la réplique, j’ai pas les réponses, j’ai pas les questions, je me fous de savoir comment tu vas, comment ça se passe pour toi, je me fous de t’entendre me dire qu’untel est mort d’une rupture d’anévrisme sur un terrain de foot… Mais si c’est vrai, ne le raconte pas. Le minimum, putain, que tu puisses faire, c’est de ne pas le raconter. Même si c’est valable, même si t’as que ça pour pouvoir me parler… Ne me le raconte pas. J’en veux pas de tes histoires, j’en veux pas chez moi. Je veux pas participer à ça. Même si c’est lâche ou dégueulasse, je veux pas t’assister là-dedans. Je veux que tu t’en ailles maintenant mais je veux pas avoir à te le dire, je veux que tu le comprennes, que ça soit clair et évident que la porte représente pour toi l’unique réponse à tes problèmes. Tu sais, comme dans le film là, avec le type qui lui demande « la question que tu dois te poser c’est pas de savoir si j’ai tiré cinq ou six fois ». Je voudrais que ça soit aussi clair pour toi. Que ça te choque pas. Pas comme une illumination mais simplement que tu te dises que ça a toujours été là, que ça a toujours été ainsi, et que ce n’est que maintenant que tu le découvres, même si tu le savais depuis le début… Tu t’en vas maintenant et ce serait bien, disons l’idéal, si je n’avais pas à me justifier. Parce que des justifications, j’en ai jusqu’au cou et je suis pas là pour faire des bons mots, je suis pas là pour te distraire, je suis là… J’en sais rien pourquoi je suis là et pourquoi toi tu es toujours là, à pas comprendre les phrases que je te balance pire qu’un chien. Tu te rappelles la fois où dans ce bar je t’ai dit que tu m’étais utile à moi alors que tu demandais que ça, que je te dise : « Tu devrais tomber plus souvent, ça te ferait du bien », comme ce type qu’on a entendu dans le métro… Je regarde la télévision, des émissions à la con, c’est pas croyable. J’évite, je t’évite, je fais tout pour pas avoir à discuter parce que je sais que si on commence, je vais devoir me défendre – me défendre hein – de ce que je suis et de ce que je suis pas. Je suis fatiguée de pleurer, d’avoir à pleurer pour que tu comprennes que ça sert plus à rien de discuter. Je fatigue, tu vois. Je pleure. Là devant toi. Et je suis fatiguée de te voir là, devant moi, me regarder me moucher, parce que je suis pas mal certaine que tu dois te dire : cette fille pleure pour moi. Oui je pleure pour toi parce que je suis triste de te voir les mains jointes avec ton air contrit me dire que c’est tout sauf moi cette fille avec qui tu vis depuis cinq ans. Je vais pas te dire : « Tu as raison, c’est triste à dire mais les temps changent et moi aussi », ou si tu veux – hein – je te le dis, parce que je me fous pas mal de savoir qui a raison, qui a tort, je veux simplement que le mot « fin » arrive, que le générique défile et que la salle se rallume parce que c’est sombre ta vie. Je t’assure, vu d’ici, ça fait peur… Enfin elle est petite ta vie, tellement petite… C’est même pas, tu vois, étroit, c’est juste petit… Je dis « ta vie » parce que ça n’a jamais été la mienne. Tu me dis « C’est pas mal d’être fier de quelqu’un » mais j’ai jamais été fière de toi, j’ai jamais été heureuse pour toi, j’ai jamais été triste, déçue, ou quoique ce soit pour toi. Je n’ai rien pour toi. Et ne viens pas me dire après que j’ai changé, ça, ça n’a jamais changé. C’est comme l’autre qui écrit : « On cherche toujours quelqu’un d’un peu moins différent ». Moi j’aurais voulu quelqu’un d’un peu plus différent. Tu le sais, ça, tu me l’as déjà dit un jour au téléphone, tu m’as dit : « Regarde-nous, quel couple on forme ». Mais c’est faux, on forme rien, on forme quedal, même pas… Je sais pas, je pourrais te dire, il suffit d’être deux parce qu’à deux on va toujours quelque part alors que tout seul… Tu veux que je te rassure ? Tu veux que je te dise, je n’ai pas changé et je ne changerai jamais ? Je suis comme tu es, interchangeable ?… Je n’ai rien pour toi. C’est pas une phrase à laquelle j’ai réfléchie, que j’ai préparée, en me disant « Ca sonnait bien ». Je l’ai pas répété tout ça. Simplement je n’ai rien pour toi. Ca a toujours été là, depuis le début, depuis la fois où tu m’as embrassée devant l’arrêt de bus, et même après, même quand on s’est foutu dessus le premier de l’an parce que je t’avais vu avec cette fille… Mais ça, j’ai pas envie de le dire, j’ai pas envie de dire ces trucs qu’on se dit quand on se sépare, ces histoires qu’on ressort pour avoir l’avantage sur l’autre. On se sépare, c’est tout, on n’est pas obligé d’en rajouter pour avoir l’impression que l’autre est un salaud. C’est juste qu’on peut pas faire autrement, on est arrivé, voilà, personne n’a gagné, personne n’a perdu, on est arrivé et  personne ne nous attendait à la fin. J’ai pas à te dire : « C’est fini ». Ca va, t’as pas besoin de moi pour ça… C’est pas comme si je m’étais dit, « Je sais ce que je vais lui dire ». C’est juste que c’est trop tard maintenant pour dire ça, c’est juste plus le moment, il fallait le balancer avant ou rien du tout. On a choisi alors voilà, maintenant c’est normal, c’est plus vivable. C’est pas original, c’est juste que ça arrive à tout le monde et je vois pas pourquoi on pourrait y échapper, au nom de quoi on pourrait se dire « nous, jamais ». Je sais pas, il y en aura toujours pour dire « on sera jamais comme tout le monde » et les autres pour répondre « on sera toujours comme tout le monde » et « qu’est-ce que ça a de si terrible d’être comme tout le monde ? », « faisons comme tout le monde mais à notre manière ». Je vois pas le rapport avec moi, avec toi, avec ce qu’on a fait dans cet appartement pendant cinq ans. D’un côté comme de l’autre, je vois pas où… Je vois juste qu’on n’a pas choisi et maintenant, voilà… Comme le type qui dit : « Toute catégorie est une négation d’être ». D’accord et après… Je sais pas, on aurait pu choisir notre camp au lieu de n’en choisir aucun, à plus savoir pour quoi se battre… Parce que je suis très con moi, j’ai besoin d’appartenir à quelque chose, même si c’est juste dérisoire ou ridicule, même si toi tu me dis « Je n’ai pas besoin de ça ». Moi j’ai besoin de me dire « Ca c’est ma famille », ça c’est où je suis. Voilà, j’ai besoin de ça et je me fous pas mal de savoir pourquoi. Comme cette carte postale au-dessus de mon bureau, avec la bande de guérilleros alignés, leurs fusils sur l’épaule. Je t’assure, ça n’a rien à voir avec le fait d’être redevable ou tributaire… Et c’est peut être limite honteux d’avoir autant besoin des autres… D’avoir autant besoin d’en faire partie…

Ne reste pas devant cette porte à attendre que je te foute dehors. Parce que ça, je vais pas le faire à ta place, j’ai pas à te dire ce que tu dois penser de toi… Tu t’en vas parce que je n’ai rien pour toi. Tu t’en vas parce qu’il n’y a rien pour toi ici. Ca pourrait se finir comme ça. Je sais pas, tu veux que je crie quelque chose, tu veux que je crie « TU T’EN VAS MAINTENANT », que je te prenne le bras, que j’ouvre la porte, que je recommence à faire ce qu’on a fait pendant je sais pas combien de temps… Je vais pas te menacer, je vais pas te dire « Si tu veux, on peut se battre », on l’a déjà fait et on est toujours là. Je vais pas laisser cette porte ouverte toute la nuit, en attendant que tu te décides parce que j’attends rien de toi… J’attends rien. Je suis fatiguée et je veux dormir.

Je ne veux pas que tu lises ça.

août 20, 2009

Tu n’es pas quelqu’un qui a souffert et comme dit la chanson, il faut avoir souffert physiquement pour avoir véritablement souffert ou quelque chose de cet ordre. Tu as une adolescence malheureuse, difficile, tu étais seul, une chambre placardée de ton ennui, quelques disques pour le distraire, mais ça, c’est le minimum. Petit intérieur bourgeois sans grand souci que de s’en créer. Tu lis Kromer et Bukowski mais tout cela reste de l’ordre du subliminal, quelque chose de pas tangible. Tu n’as jamais eu faim plus de quatre heures ou peut être cinq, ta mère et ton père se gueulaient dessus mais le minimum social pour conserver l’harmonie. Tu avais une chambre, des activités, tu faisais du foot, du ping-pong, un jour tu as essayé le tir à l’arc sans trop savoir pourquoi, il n’y a aucune raison à ça et ça pourrait très bien résumer cet ensemble que tu peines à estimer, tu n’as jamais réfléchi à demain sinon pour savoir comment t’habiller, tu fais les soldes et tu achètes des articles non soldés, tu ne t’es jamais battu, je veux dire vraiment pris un coup de bourre pour quelque chose ni même pour quelqu’un et je t’écris ça, je suis assis devant la vitrine d’un restaurant désert, les doigts rouges de froid, appuyant et enfonçant mon crayon de bois pour ça rentre, tu ne t’es jamais battu comme ce type à la fin du cours d’Histoire qui s’est pris un violent coup de dé dans les mâchoires pour cette fille qu’il avait en commun avec ce type qui lui pilonnait le visage, tu n’as jamais vraiment eu peur sinon au cinéma, tu penses à la mort parce que tu n’as rien d’autre à faire ou peut-être est-ce la seule chose que tu puisses faire, inutile, incapable, innécessaire, irréprochable, irresponsable, immature, insignifiant, in-le mot n’existe pas et c’est tant mieux pour quelqu’un qui n’existe pas, tu écris parce qu’il n’y a rien d’autre à faire, pas même un vague soupçon d’envie d’écrire, d’en découdre, tout est idéalement repassé, lavé et cintré, tu vis sans pour autant mourir, tu es lâche, tu as faim et puis tu manges, tu veux un disque et tu sors ta carte bleue, tu as des fins de mois difficiles, tu consultes tes relevés de comptes, tu fais attention à ta consommation d’eau, à ce que tu manges, tu as des avis empruntés sur tout, tu es pour et contre tout mais jamais avec, tu défiles de côté incapable de t’engager, tu attends qu’on te serve, tu es poli de cette politesse des lâches, tu attends qu’on te parle, tu attends qu’on te dise de venir, qu’on te dise de partir, tu attends sagement, tu es un enfant sage sauf que tu as déjà vingt cinq ans, tu n’es pas indispensable, tu n’es pas nécessaire mais tu penses que personne n’est nécessaire, que tout le monde parle de la même manière, avec les mêmes mots, pense la même chose avec ces mêmes mots mais tout ça tu le sais parce qu’un soir tu étais à ce cour et que ce prof était là lui aussi, tu t’en fous, tu croises un clochard dans la rue et soit tu baisses les yeux soit tu fais non de la tête soit tu souris comme un con, tu n’as rien sur toi, c’est vrai, tu n’as rien sur toi.

Line

août 18, 2009

Line décide que ce mardi sera un mardi où elle dira non à tout à tout le monde.

Pourtant quand elle se lève, elle prend son chocolat chaud et ses deux tartines avec sa confiture épaisse couche rouge mélangée au beurre coulant plongée dans le lait fumant.

Puis elle prend sa douche s’habille avec un pantalon de toile et un haut beige se terminant par deux pointes.

Elle sort dans la rue avec son sac à main celui qu’elle a acheté dans un magasin sur le boulevard Saint Michel.

Elle travaille dur comme un mardi ce qui n’a rien à voir avec ce qu’elle peut donner un mercredi mais quand même pas autant qu’un jeudi.

Sa collègue lui raconte ce qu’elle fait lundi soir soit à peu près la même chose à une nuance près que ce qu’elle a fait dimanche soir : baiser. La nuance c’est que mardi soir elle était seule.

Puis à la pause déjeuner, Line lit le journal gratuit du métro et sa collègue le lit par dessus son épaule. C’est une chose que Line ne supporte pas, ça et l’odeur des chats. Les chats, selon elle, dégagent une odeur immonde. Mais cette chose, lire par dessus son épaule, est pire que l’odeur des chats alors elle plie le journal et le pose sur la table de la salle repos et retourne à son ordinateur bien qu’il lui reste à peu près une demi-heure de pause. Mais c’est mardi.

La pause se termine elle a juste le temps de regarder des annonces sur Internet pour acheter un lapin noir, les seuls que Line supporte. Les seuls c’est à dire les seuls animaux. Même pas les hommes elle ne les supporte. Les lapins noirs, elle a découvert ça un jour qu’elle était partie au Japon épouser quelqu’un, les lapins noirs sont les seuls et uniques animaux que Line supporte. D’où la puissante motivation de Line pour en acheter. Des lapins blancs fréquemment, des lapins noirs quetchnik. Des lapins noirs quand même.

Il est cinq heures et les ordinateurs sont coupés pour l’entretien et Line met son manteau, un gros blouson jaune qu’elle a acheté à la Farfouille. Son blouson est jaune canari mais elle n’a pas choisi. La vendeuse, elle l’a eue sur le dos pendant une demi-heure. Line lui soutenait qu’elle ne pouvait pas porter de jaune, qu’elle ne voulait pas de jaune, ni de blouson jaune, qu’elle n’en voulait pas mais la vendeuse qui sentait de la gueule assez fort n’en finissait pas avec son manteau jaune si bien que Line a fini par dire oui.

Elle le met alors son manteau jaune et elle descend les escaliers elle sourit à la réceptionniste Géraldine qui lui sourit alors qu’elle lui passe des coups de fils toute la journée pour lui demander son signe astrologique mais Line lui sourit et leur sourire n’en finit pas reflet du reflet miroir face à un autre miroir. Line sort, l’air froid et bruyant de Neuilly. Les voitures entassées les unes sur les autres dans une partouze orgasmique à coup de klaxon éjaculatoire. Line n’est pas trop échangiste alors elle n’a pas de voiture.

Alors elle prend le métro qui est un plaisir identique mais dénué d’éjaculation ou plutôt d’éjaculation orgasmique réfrénée refoulée, violemment. Comme ce désir de se faire prendre par plusieurs hommes en sandwich contre les portes qui se referment. Des fois.

Quand elle sort du métro à sa station elle est en sueur comme après l’amour mais pas tout à fait quand même.

Elle marche dans le goudron qui la submerge à force de se noyer dedans. Elle en recrache par petites bouffées puis achète sa demi baguette depuis qu’elle n’achète plus une baguette entière. C’est moins cher mais la monnaie est plus dure à trouver dans son porte monnaie en cuir noir.

Elle ressort avec sa demi baguette s’arrête devant le marchand de journaux achète un magazine qui fait la une sur une femme qui dit être la femme de Jésus. Elle achète avec deux stylos couleurs bleu océan indien et un paquet de pâte à mâcher.

Elle rentre enfin chez elle et il est presque sept heures. Elle prend sa douche se lave bien sous les bras avec son gel douche en pensant que les nuages noirs sont définitivement passés.

Elle regarde Delarue qu’elle a enregistré la semaine dernière elle s’endort en mangeant un yaourt leader price.

Quand elle se réveille il est deux heures du matin les lumières sont allumées la télé aussi elle se couche éteint tout.

Demain mercredi elle décide de dire oui à tout à tout le monde. Oui.

(je n’ai rien gagné)

juillet 7, 2009

Un homme, Lucien, rentre chez lui de vacances et sa maison est vide. Sans meubles, ni affaires. Il n’y a plus rien, il ne lui reste plus rien.

Mais ça ne commence pas comme ça. Au début, il y a autre chose. Quelque chose comme une haine incommensurable pour le reste des autres. Jamais d’amour, rien. Jamais d’amour pour les autres, peut-être pour soi un peu. A la limite, aux limites. Mais rien d’autre. Jamais rien d’autre.

Du mépris certainement. De l’aigreur oui, s’il vous plaît. Même si. De l’envie toujours. Des remords à volonté.

Mais de l’amour jamais. Je n’ai rien gagné, s’est dit Lucien le jour où sa maison était vide, comme son cœur.  Je n’ai rien gagné. Lucien se dit qu’un jour, sûrement un autre, une nuit lointaine, il perdrait tout.

Je n’ai rien gagné. Je n’ai rien à donner. J’ai tout à perdre.

Des lieux où des gens disent du mal des gens, ce genre de choses. Lucien en raffolait. Il voulait lui aussi en dire du mal mais préfèrerait les lire. Ce qu’il cherchait d’ailleurs dans un article, une interview. Un passage où l’on dit du mal, on cite des noms et en tire toute la haine qu’on peut.

C’est ainsi que Lucien débute sa journée vide. Il branche son ordinateur sur le réseau du voisin et passe en revue une série de forum. Sur les forums, c’est là qu’il les trouvent. La plupart, les gens vomissent dans les forums et se vomissent dessus. Et Lucien, il lit. Ca le détend, ça le réconforte légèrement dans sa propre haine. Son manque d’amour, mon cul. Quel besoin de combler de l’amour. Aucun. De la haine à plus savoir qu’en faire. A la vomir tellement elle déborde. A la jeter aux autres tellement on en a. A plus savoir quoi en faire à part l’offrir aux autres. Ne plus savoir quoi en faire.

Vivre dans sa bulle, voilà ce qu’il lisait sur le dernier. Juger les gens sans les connaître. Evidemment. Quel connard pourrait avancer le contraire à part le dalaï-lama. Personne, donc personne. Vivre dans sa bulle, Lucien le faisait. Juger des gens sans les connaître aussi. Il en croisait des tas de gens à juger sans connaître. Par exemple cette fille squelettique quand il est sorti du train, on aurait dit quelque chose que Lucien censure. Qu’il pourrait penser mais ne pas dire. Ou alors sur un forum.

Est-ce que Lucien se sentait seul ? Voire même le dernier ? Il y avait un peu de cela. C’est pourquoi ça s’est produit. C’est pourquoi ses meubles ont disparu. C’est pourquoi tout a disparu. Le jour de la rentrée.

Sa vie, il avait passé sa vie à côté. Des autres. Maintenant qu’il y pensait tout semblait noir. Incertain. Et étrange. Comme la fumée d’un feu de vielles herbes au fond du jardin. Il y voyait un signe du destin. Incalculable pour le coup. Il disait ce genre de choses et personne ne le comprenait. Personne ne le comprenait, c’est bien de cela qu’il s’agit Lucien ? Personne vraiment ?

Qu’est-ce que voulait Lucien ? Passer sa vie dans sa bulle. Juger les autres sans les connaître. Ne pas aller voir le dernier film d’horreur à la mode. Il détestait les scènes gore, les scènes que les jeunes cons bouffaient avec le pop-corn. Il préférait à la rigueur le jeu des morts au-dessus de sa maison quand le soir tombait. Pourquoi personne ne le comprenait si bien ? Il pourrait ne pas en vouloir des gens mais ils sont là. Alors que faire d’autre que de les haïr. Pour leur bien, hein. Parce que sinon ils se sentiraient gênés. C’est comme le chien de la voisine. Il porte un nom africain, comme Mabou. Voilà on peut dire qu’il s’appelle Mabou. Lucien l’a croisé plus d’une fois. La voisine, son chien. La voisine porte un haut blanc Esprit et un pantalon blanc sans tâches, avec une veste longue en jeans du meilleur goût. Elle a des bagues sur ses doigts bronzés et ridés. Son mari est militaire et parti depuis deux ans. Sa fille a des problèmes à l’école et elle a fait la bise à Lucien la première fois qu’ils se sont croisés dans la rue comme ça, sans haine ni rien. Elle a également un fils de 25 ans, con comme un fils de 25 ans qui serait militaire comme son père. Et le chien Mabou, c’est un petit caniche qui a son fauteuil celui face à la télévision éteinte. Parfois par le jardin, Lucien peut voir la fille tondre la pelouse. Il y a de cela dans l’érotisme, tondre la pelouse. Souvent, elle est vêtue d’un haut de survêtement et comme c’est parfois le cas d’un bas de survêtement. Le tout agrémenté de baskets blanches, trop blanches pour avoir servi. Elle passe la tondeuse dans le jardin qu’elle a petit et mesuré par des grillages verts. La réponse se trouvait dans le tas d’herbes fraîchement coupées. Et pendant ce temps, tous les autres mangeaient et regardaient le match de foot. Il ne pouvait pas faire comme ça, Lucien. C’était trop con, ça se voyait tellement.

Lucien s’est prouvé une fois à lui-même qu’il n’aimait personne. C’était au lycée ou collège mais plus certainement au collège. Il avait invité une fille au cinéma les arcades au Mans, elle s’appelait Mado. Elle était moche, c’est vrai. Mais c’est elle qui avait commencé en l’invitant à danser le soir à la boum du collège. Ils avaient dansé leur premier slow sur une chanson des Eagles, Hotel California. Après il avait parié avec un copain voire plusieurs qu’il pourrait l’inviter à sortir et ne plus lui parler le lendemain. Ils étaient donc sortis, il lui avait payé sa place et la fille avait souri de tout son appareil dentaire. Ils avaient regardé le film où Patrick Swayze joue un videur de discothèque. Parfois il sort de sa maison et tout nu il tape contre un arbre devant sa voisine qui le regarde faire en buvant son thé. Après le film, ils n’ont pas parlé beaucoup. Ils ont souri peu. Lucien l’a ramené à son arrêt de bus. Quand le bus est arrivé, ils se sont embrassés. Comme la fois où l’on composte son billet avant d’entrer. Ce même genre de réflexe. Le lendemain, elle sortait du cours d’anglais. Elle est passé devant lui, il n’a rien dit. Pas un sourire ni rien. Quel con quand même. Lucien il s’étonne après. Mais faut voir quand même ce qu’il trimballe avec lui. Dans ses valises. Elles sont vides ses valises mais elle sont lourdes. C’est con à dire mais c’est comme ça.

Un soir après le cours de Tai-Chi, Lucien a dit les cons ça sert à rien. Il a dit ça quand il prenait un demi avec le prof et deux autres élèves à la fin de l’année. Ils n’étaient que trois à la terrasse d’un café alors qu’une chorale de femmes habillées en rouge chantait quelque chose qu’il ne reconnaissait pas. Lucien après le cours de Tai-Chi rentre chez lui et le micro-ondes est programmé pour se déclencher juste avant. Et quand il arrive, son plat est prêt. Mais ça c’était avant que tout disparaisse.

Il n’avait rien gagné, c’est ce qu’il a cru lire dans le regard de la serveuse du Quick quand elle lui a servi son milk-shake au chocolat gare Montparnasse. Il s’étonne encore que l’on serve des milk-shakes au chocolat. Le matin même, il a entendu un con qui proclamait l’avènement de l’imaginaire. Il avait raison.

Swan

juillet 1, 2009

Swan pleure le matin, quand il se lève, quand il lit le journal ou bien quand il prend sa douche, Swan pleure le midi, dans le métro ou assis dans le salon, Swan pleure le soir dans ses draps ou en mangeant des œufs. Swan est triste mais de façon permanente, sans interruption. Il est né triste et il mourra de toute évidence triste. Il se fait à pleurer quand il fait jour, il se fait à pleurer quand il fait nuit, à toutes les heures du jour ou de la nuit Swan pleure. Mais Swan est triste sans pleurer, c’est ce qu’il fait quand il part le matin pour l’école, quand il rentre dans le bus. C’est à l’intérieur de lui, comme son nom est écrit sous sa photo, la tristesse est écrit sur son visage en lettre minuscule. Ce n’est pas une tristesse flagrante ou bien une apparente tristesse. Swan la porte en lui comme un enfant qui ne grandira jamais, restera à cet âge toute sa vie en lui. Il ne s’en plaint pas, il est triste comme d’autres sont borgnes.

Swan n’a peur que d’une chose, ses yeux. La première fois, il était dans le métro et attendait le dos contre le mur, son sac d’école à ses pieds. Un homme est passé devant lui et Swan l’a regardé comme on regarde parfois les gens dans le métro, sans y penser. Mais l’homme l’a regardé à son tour comme toujours on regarde parfois les gens dans le métro. Swan et l’homme se sont regardés. L’homme n’a vu que la tristesse infinie dans le regard de Swan et bientôt Swan a vu la tristesse infinie dans le regard de l’homme. L’homme a marché sans s’arrêter, son visage n’était plus le même après avoir vu le regard de Swan. Sa tristesse est contagieuse, comme une mauvaise grippe. Mais combien de temps durait la grippe ?

Swan ne haïssait personne pour sa tristesse même ces étudiants dans le métro qui riaient trop fort pour lui, si bien que d’autres passagers se sont retournés vers eux. Swan n’a jamais souri, comme d’autres n’ont jamais été en Alaska. C’était une image qui lui plaisait mais qui n’arrivait pas à le faire sourire. Alors rire.

Parfois il ressent une force dans ses yeux un peu semblable à celle que ressentent les joueurs de base-ball quand ils tiennent fermement leur batte dans leurs deux mains, quand ces deux mains encerclent le manche, sentent parfaitement le bois, le masse, le poids, en attente d’être propulsé. Alors cette fois Swan marche sur le trottoir et le soleil vient l’éblouir. Une étudiante sort bientôt du soleil, elle porte un manteau blanc et ses cheveux sont blonds lumineux, baignés de soleil. Elle rie toute seule, d’une chose que Swan aurait voulu connaître pour savoir si les choses lui manquaient pour rire ou si c’était simplement le rire qui lui manquait. Mais cette fois il la regarde, l’étudiante relève sa tête. Elle le regarde mais c’est ces yeux qu’elles voient en premier et en dernier. Son rire se perd quelque part sur ses pas, la tristesse infinie monte définitivement en elle jusqu’à ressortir par ses deux yeux blonds.

Une nuit, Tom explique violemment à Swan : les gens qui relativisent sont des cons parce qu’ils se disent, il y a plus malheureux que moi mais c’est faux, il n’y a jamais plus malheureux que moi, parce que s’ils se disent, il y a plus malheureux que moi alors ils se diront un jour il y a plus heureux que moi, mais personne n’est plus ou moins malheureux, le malheur est à moi et à personne d’autre et c’est pour cela que c’est si triste. Mais quand les gens se disent, il y a plus malheureux que moi alors ils espèrent que tout cela est hors de leur portée, qu’ils n’arriveront jamais à ce niveau, alors ils sont déjà un peu moins malheureux, et puis quand ils sont heureux, ils se disent qu’il y a plus ou moins heureux qu’eux, souvent ils se disent qu’il y a moins heureux qu’eux alors déjà ils sont moins heureux. Je suis malheureux ou heureux mais je ne suis pas plus ou moins malheureux. Les gens qui te disent il faut relativiser ne devrait relativiser qu’une chose, leur connerie. 

Swan n’aime pas Tom, il vient seulement la nuit lui parler chez lui. Swan n’aime pas Tom pour toutes ces raisons mais plus particulièrement parce qu’il n’a jamais été ami avec Tom mais plutôt contraint parce qu’ils étaient voisins.

Swan sait que le problème ce sont ses yeux. Il peut les percer comme Œdipe. Sera t-il moins triste ? Plus triste ? Swan n’aimait pas Tom.

Initiales

juin 23, 2009

 

J’ai revu Michèle à la librairie lundi elle n’avait pas changé moi si

 

Après nous avons continué de nous regarder pour ne jamais nous séparer

 

 

Je lui ai demandé si

 

Elle m’a répondu oui

 

 

Je l’ai entendu marcher

 

Pas très loin juste après le ciné

 

Il y avait du pop-corn coincé sous ses docks

 

Ca ne valait pas à la peine de lui courir après

 

Elle ne serait pas enfuie.

 

 

Quand j’étais petit

 

C’est ce que ma mère m’a dit

 

Une petite fille m’a pointé du doigt

 

En disant il est dangereux lui

 

Pourquoi je ne sais plus

 

 

C’est bien

 

Le matin

 

Quand je

 

Suis au lit

 

Avec Julie

die reue kommt nach

juin 19, 2009

j’ai perdu la foi, ce n’est pas tant qu’elle était si imposante ou si forte, simplement je l’ai perdue au milieu de ma vie et comme c’est un trou assez profond le milieu de ma vie, je n’ai pas voulu y retourner de peur de, je ne sais pas, tomber ou me perdre moi aussi. Voilà le milieu de ma vie, je suis des cours à l’université histoire de l’art, je suis en licence, et à côté je travaille dans un cinéma, non pas un cinéma plutôt un multiplex où, avant même de choisir le film que vous allez voir, vous avez choisi ce qu’il faudrait manger, en attendant que le film se termine. Le voici le vide de ma vie, ou plutôt le milieu car j’ai espoir, bon et solide espoir, que ce milieu ne comblera, ne grignotera pas le reste de ma vie qu’il me reste à vivre, c’est à dire au bas mot une quarantaine d’années. J’ai vingt sept ans, je pense être dans une condition physique déplorable, j’estime vivre jusqu’à l’âge de mes grands-parents quand ceux-ci travaillaient sur les marchés ou dans une usine, tandis que moi je travaille à mi-temps, assise derrière ma caisse enregistreuse ou debout à servir des spectateurs avides de venir manger au cinéma – peut-être un jour pourrons-nous aller voir des films dans les restaurants ? Je m’en tiens là en ce qui concerne ce milieu de vie, car il y aurait d’autres éléments à ajouter au dossier Bénédicte, c’est mon prénom.

le milieu se termine au début de ma vie, lorsque je sors après le travail, comme tous les soirs, disons tous les samedi soirs pour être précise, et que je me maquille comme un merlu pour aller danser au milieu des couples enlacés. Là, ils sont tous là autour de moi et moi je suis au milieu d’eux lorsque le milieu de ma vie s’estompe à la vue de ce garçon. C’est absurde de penser qu’un corps, de la peau, plusieurs litres de sang et des cheveux noirs puissent changer à ce point le cours tranquille d’une vie, c’est à dire la bousculer, la faire tomber sans demander pardon. J’étais donc par terre lorsque je l’ai vu, au milieu de mon milieu, c’est à dire du vide. Au milieu des autres, c’est à dire du vide. Et au milieu de tout ce milieu, il y avait moi, ma vie et le vide qui l’entourait. Je ne pense pas à cet instant, je ne vois pas que lui évidemment, ce n’est pas un film que je suis en train de vous raconter, ce n’est pas non plus une histoire de prince charmant – je l’ai déjà rencontré, il s’appelait W et avait les cheveux blonds, il travaillait à disneyland paris et écoutait de la musique classique dans sa golf noire d’occasion. Je ne dirais pas que je ne crois pas au prince charmant parce que je ne vois pas pourquoi il faudrait y croire. Non là il ne s’agit pas d’y croire, je le vois, il est au bar avec deux jeunes filles qu’il tente vaguement d’amuser. Ce n’est pas le prince charmant, c’est quoi ces histoires ? Je n’ai plus huit ans quand mon père entrait dans ma chambre pour ouvrir mes tiroirs de sous-vêtements ou qu’il entrait par hasard dans la salle de bains alors que je prenais ma douche.

non j’ai vingt sept ans, j’ai le permis de mal me conduire et j’entame mon approche vers le garçon dont les cheveux noirs sont tirés en arrière et retenus par un élastique de fille. Il ne m’impressionne pas, il est, je crois, plus petit que moi. D’une tête peut-être, il faut dire que je suis assez grande, oui j’ai de grandes jambes, assez inégalement épilées mais j’ai de grandes jambes et une poitrine plutôt en forme dirons-nous. Il ne me voit pas, ça ne me dérange pas, je ne suis qu’à mi-parcours. Pourquoi m’en faire ?

je suis au milieu de nulle part et j’ai l’intention de faire fructifier le vide intérieur de ma vie au contact de garçon plus ou moins bien attentionné. Il est vrai que je perds mon temps, que je suis là dans cette boîte de nuit à deux heures du matin alors que je devrais être dans mon lit, dans mon hlm à deux cents euros le mois, et que je devrais faire de beaux rêves, des rêves qui concerneraient un avenir proche et radieux, voire un avenir qui ne ferait pas fuir le peu de volonté qu’il me reste. J’ai vingt sept ans, je m’appelle Bénédicte et j’atteint l’épaule droite du garçon désigné par mon regard – un regard qui se compose de deux pupilles marrons, ou noires, je n’ai jamais vraiment vérifié. Le fait est que je débute les hostilités par cette phrase

j’étais attablée à ma table du ru, où trois jeunes pétasses de médecine avaient décidé d’expliquer en détail ce qui faisait le regard – c’est à dire quoi, le regard, les yeux, ce qu’il y a derrière, mais quoi précisément, une fois mort, les yeux, pourquoi les ferme t-on, c’est quoi le regard d’un mort, etc. C’est à dire, avouons-le un peu arbitrairement entre l’escalope et le yaourt, une dissertation dont je n’avais très peu à faire, voire complètement rien à foutre. Comme le garçon en question, avec ses deux yeux illuminés par quelques verres trop vides, se rapprochait de moi, j’ajoutais que je n’aimais pas les chats, qu’un récent sondage avait décrété que les français étaient les plus grands propriétaires de chats au monde, qu’ils avaient, je crois, une réelle prédestination à aimer les chats. Alors moi, comme les sondages, je n’aime pas les chats et encore moins les gens qui ont des chats. Le garçon me rassure, en m’offrant un cigarillo que je refuse, il n’a pas de chat. Mais j’insiste, la question n’est pas de savoir s’il a un chat mais s’il aime les chats. Parce que, et j’enfonce bien le clou du cercueil que j’appellerais prochainement destin, les gens qui aiment les chats, parce qu’une fois qu’on a un chat, il faut l’aimer, les gens qui aiment les chats donc, et je ne serais pas le moins du monde originale en reprenant une phrase qui ne m’appartient pas, les gens qui aiment les chats n’aiment pas les gens. Parce que c’est un clan à part, avec certains rites totalement obscurs comme partir en vacances et prévoir qui viendra garder son chat, prévoir également un roulement entre les différentes personnes qui se déplaceront, puis prendre des nouvelles en appelant un ami et attendre quelques minutes de conversation anodine avant de pouvoir enfin lui demander comment il va mon chat. La phrase n’est pas de moi, elle est calquée sur une autre plus connue et, sur ce point, j’évoque un professeur de philosophie je crois, totalement obscur mais qui n’aimait pas les chats, c’est certain. Son cours durait deux heures, en fin de journée, genre six huit heures du soir. Et durant ces deux heures, je ne comprenais absolument rien, j’écoutais ce qu’il disait mais je ne comprenais rien et, une chose que je ne comprenais encore moins, si c’était possible, c’est que parfois un garçon qui ressemblait à un professeur de tennis levait la main et posait une question. Que dire, si ce n’est que j’étais secrètement amoureuse de ce garçon qui parvenait à comprendre les propos du professeur en question mais qui, en plus, se permettait quelques questions dont le contenu et le sens m’échappaient totalement. Voilà donc que je parlais de ce professeur car un soir, c’est peut-être la seule chose que j’ai retenue, ce professeur du soir, c’était je m’en rappelle le premier cours de la session, ce professeur d’un soir a déclaré sans hausser la voix, comme ça, l’air de rien : personne n’est original. Là il a commencé à développer et je n’ai rien suivi mais j’ai trouvé cela profondément juste, pas que je sois du genre à retenir ce que l’on me dit, ni à m’en faire des principes, parce que je n’ai pas de principes, tu l’avais bien remarqué, une fille seule un samedi soir dans une boîte de nuit n’a a fortiori aucun principe, et quand je dis ça, je m’amuse bien évidemment, je m’amuse de voir la tête de mes sœurs outrées, mes sœurs qui sont mariées et bien pensantes, qui ont un ou plusieurs enfants, qui ont un ou plusieurs maris et parfois quelques pertes de temps mais si rares qu’elles en deviennent distrayantes. Alors je ne me compare pas à elles car un jour ma mère m’a dit dans la voiture que j’étais un monstre, je ne sais pas comment, ni par quel chemin, une mère arrive à dire à sa fille, même la dernière, que sa fille est un monstre parce qu’elle n’est ni mariée, ni mère, ni quoi que ce soit. J’ignore le chemin que son esprit a pu emprunté pour aboutir à pareille destination mais voilà où j’étais à vingt sept ans, sans homme ni enfants. Ma fille tu es un monstre, et je ne sais si elle a réfléchi longtemps à cette phrase ou si c’est sorti comme ça de la bouche de mon père, parce que je reconnais là sa marque. Après je ne colle pas certaines phrases sur le devant de ma vie, comme la solitude est le privilège des grandes âmes parce que je ne sais pas coller, je ne sais pas comment être fidèle à un principe, je ne sais pas adhérer à tel principe, à telle collectivité, à telle communauté, non je ne suis pas une personne attachante et, tu vas dire que j’exagère mais c’est vrai, les personnes attachantes ont souvent un chat – cette phrase-ci est de moi cette fois et je l’aime bien, ces ceux mots vont si bien ensemble, attachante et chat. Je t’ennuie, j’espère parce que je n’ai rien d’autre à faire alors je préfère le faire à deux, c’est à dire partager un peu de mon savoir rien faire, de mon ennui si tu préfères. Je ne veux pas savoir ton prénom, je veux simplement savoir ce que cachent ces deux yeux noirs et ce si charmant sourire, ainsi que cette innocence qui masque, c’est certain, les pires immondices.

une histoire d’amour, je n’en saurais que faire. Je ne les collectionne pas, simplement je ne sais pas quoi en faire. Il y a une partie de la population française qui sait faire fructifier une histoire d’amour mais moi je ne sais pas. Par exemple, quand je dis fructifier, je dis tout ce que je n’ai pas fait et que mes sœurs ont si bien fait, avec tout le talent qu’on leur connaît. Quand je dis fructifier, je pense aux fruits de leur amour, qui n’ont rien de pourris. Je ne suis pas là pour être leur juge, je ne veux être le juge de personne, ma mère est un juge, elle est arrivée à cet âge où elle ne peut que juger. Moi je suis encore dans le coin des accusés, ou devrais-je dire celui des témoins. Par deux fois j’ai en effet été le témoin de mes sœurs et ce mot témoin m’a toujours bien amusé parce que j’ai l’impression infime et solitaire qu’un jour on me demandera de témoigner à la barre, devant le juge qu’est ma mère, et que je lui dirais oui j’étais là, j’ai tout vu, tout entendu. Leur amour était là également, après je ne sais pas, peut-être qu’il s’est un peu fait chier dans cette immonde maison de campagne retapée en auvergne. D’accord là je juge mais c’est vrai qu’elle est immonde cette maison en auvergne – qui pourrait avoir envie d’y vivre, qui plus est à deux ? Ce que je propose, hein, c’est de passer du temps en ma compagnie pour que le temps ne me passe pas dessus, pour que l’espace d’une soirée, je ne le sente pas sur moi de tout son poids, que ma vie devienne un peu légère, pas trop légère, juste assez pour ne plus toucher terre – et dans ces conditions le matelas de ton lit fera très bien l’affaire. Je sais très bien que je n’aurais pas dit cette dernière phrase mais je te l’ai déjà dit, je ne sais pas faire fructifier mes relations avec les autres. Ce doit être cela l’apanage des monstre et tu entends cette chanson ? C’est girl from mars de ash et c’est exactement le genre de moment où tout devient adéquate, où le temps, le lieu et les personnes rentrent en parfaite adéquation, où tout se superpose pour dessiner une courbe parfaite et toi alors, tu ne voudrais pas dessiner cette courbe avec moi, je veux dire danser ? Mais je te préviens avant que tu me dises oui oui avec ton air de ne pas y toucher, je veux te prévenir que je ne suis pas une affaire et qu’une fois que nous serons sortis de ce lieu commun – je dis cela parce que je n’aime pas trop les lieux communs comme celui-ci, le bus tout le monde est obligé de monter dedans pour aller travailler mais là, personne ne force personne, et ne prétends même pas m’inviter à danser un slow en ta compagnie parce que les slows, c’est comme ces touristes qui viennent à paris prendre la même photo de la tour eiffel – donc, dis-je, une fois sortis de ce lieu commun qu’est un samedi soir dans une boîte de nuit, tu ne me demanderas mon numéro et je te répondrais très sérieusement et avec même une certaine pointe de dédain dans la voix : je ne suis pas un numéro.

dans les champs pour toujours

juin 18, 2009

Il arrivait sur la droite je contournais le rond point avec ses baraques en bois et je n’ai pas pu l’éviter alors il m’a dépassé, légèrement devancé juste assez pour que j’achève mon pas sur le dernier des siens à la pointe de ses talons. Il n’a pas retourné de regard a continué droit devant lui et a commencé à monter la pente cernée de vitrines éclairées. Je l’ai regardé au loin tournant autour d’un stand de barbe à papa. Il avait l’air fin sans couleur ni relief. Il devait porter une veste trois quarts avec les cheveux qui vont avec. C’est vers la fin que je suis monté à sa suite que je l’ai dévoré des yeux et qu’il est mort noyé sous mon regard à mes pieds. Surtout à mes pieds. Après il y a eu le soir du réveillon en lui-même. Il y a énormément de choses qui me font peur dans cette ville, mais surtout, la chose la plus effrayante, c’est l’idée que derrière et devant moi ne font qu’un. Que les deux se sont liés, se sont alliés. Il n’y a rien pour moi ici, il n’y a rien. C’est une ville où personne ne pense après le soir, à peine plus que le programme tv. Il y a à voir dans le noir et personne ne regarde dans cette direction, persuadé qu’il y a quelque chose de mieux sur l’autre chaîne. Histoire de mourir un peu chaque jour, un peu plus je m’endors de plus en plus tôt. Je me lève de plus en plus tard. Je réduis au minimum mes déplacements, je reste assis allongé immobile. Je m’éloigne de ce qui pourrait être moi et je me regarde disparaître, je glisse à mes pieds et je change de chaîne. Il y a tout un monde dans leur regard, il y a tout un vide. Même rassemblé, ça ne ressemble à rien. Même les uns contre les autres, on a beau les cogner entre eux il n’y a que du vide qui résonne dans leur vie. Moi-même j’essaie de me persuader que le vide n’est pas ma place, qu’il y a forcément quelque chose à laquelle je peux me raccrocher. Une carte postale où serait dessiné mon portrait. Avec de vieilles peintures passées avec le temps. Il y aurait là mon visage et mon âme dessinés l’un sur l’autre, superposés sans distinction. Je regarde m’avancer au bord du précipice et je ne saute pas. Ce n’est pas tant le vide que le fait de sauter de l’embrasser qu’il convient de saborder. Avant tout, je ne pars pas. Je reste immobile. Il y a un chez moi, il y a des meubles dedans et avant tout rien ne se perd. Je sais où chaque chose est. Je sais où je suis. Et avant tout, c’est l’horreur absolue de se savoir chez soi, de savoir où je suis sans que personne ne puisse me dire le contraire. Je dis ça en pensant à un couloir sombre avec au bout une fenêtre qui donne sur une autre fenêtre. Il y aurait un ciel que personne ne le verrait. Il y aurait un ciel que personne ne lèverait les yeux dessus. Il y aurait même un soleil au milieu de ce ciel et il n’y aurait personne pour s’éblouir avec. Aussi bêtement dit, il y aurait le soleil et pas la trace d’un Icare pour le défier. Même pas la plume d’une aile. Tout un chacun est occupé à se terrer sous terre dans le métro dans les bus dans les maisons qu’on achète à crédit et qu’on revend pour en acheter d’autres ou alors des appartements des placements immobiliers avec de l’argent avec des bénéfices que chacun se verse sous son bonheur satisfait. Des bénéfices et de l’assurance. Comme la voiture assurée pour quatre personnes et qu’on refuse la cinquième parce que l’assurance. Voilà un monde où l’assurance prévaut. Il n’y a personne pour lever la main et dire je ne suis pas assuré, je ne tire pas de bénéfice de mon argent, je ne place pas mon argent et moi-même je ne suis pas placé. Rien de placé. Pas de bénéfice, pas d’assurance de rentrer chez soi chaque soir. Pas d’assurance d’être le propriétaire d’une vie délimitée en mètre carré. Voilà pour soi. Voilà pour chacun. Je meurs d’envie devant un cul cerné de jeans, il est tellement bombé qu’il en devient enviable comme un ballon de baudruche et une aiguille irrémédiablement attirés l’un vers l’autre pour que ça fasse paf. Au bout du compte on souffle sur les confettis la fête est finie. Le retour a sonné et le dessert est froid. Il y a bien l’idée d’un grand lit avec tout le monde réuni dessus mais tout ça reste dans l’idée, très loin dans la fumée du feu d’artifice, au-dessus de nos têtes frigorifiées. Un brouillard voilà tel qu’est apparue la nouvelle année. Un brouillard épais est tombé sur la ville est tombé sur nos pas pressés. Mais encore là tout un chacun marchait droit devant lui persuadé que le brouillard n’est rien que la nature ne prévaut pas sur l’assurance. De savoir où tout un chacun est se trouve. Mais encore une fois, le feu d’artifice annoncé n’est pas venu. Couvert par le brouillard. Un écran de fumée illuminé. Jaune. Rouge. Vert. De la musique autour de nous. Des ombres se faufilent. Et puis ça dure quelques minutes comme ça. Et ça s’arrête. Sans que personne n’ait pu dire quoi que soit. Alors on repart comme on est venu. Mais cette fois, on sait que c’est nouveau. C’est une nouvelle année, un commencement. Qui commence par du brouillard. Qui n’envahit personne comme on dit de tromper. L’assurance encore une fois que tout commence loin d’une route où les voitures klaxonnent où un homme en jogging reçoit un vélo sous la tête et où moi-même je manque de recevoir un mégot allumé sur la tête. Quand le retour se fait, il n’y a rien qui nous attend. Un silence à peine.

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